L’inestimable écrivain de néo-polar Jean-Patrick Manchette fût, pendant 3 ans (de 1979 à 1981), critique de cinéma à Charlie
Hebdo. Tel Pauline Kael, faisant la pluie et le beau sur les sorties du Mercredi (vraiment tout une époque que ma génération a connu sans vraiment la connaître), Manchette, en bon
soixante-huitard qu’il est, a des avis bien tranchés (il déteste cordialement La Guerre des Etoiles, crache sur Fulci lors de la sortie de L’Au-Delà après
l’avoir relativement défendu pour L’Enfer des Zombies, trouve que Cannibal Holocaust est un vulgaire shocker pour intellos, traite
Eraserhard de vieux tas-de-boue) mais sait être pertinent (il reconnaît de grandes qualités au Dark Star de Carpenter, est dithyrambique sur Les
Aventuriers de l’Arche Perdue, n’aime pas La Femme-Flic de Boisset, mais défend quand même le cinéaste). Des critiques d’une époque de la part d’un de nos plus grands
auteurs, ça n’a pas de pris…
Aussi, je vous conseille impérativement de vous procurer Les Yeux de la Momie (édité
chez Rivages), dont sont issues ces quatre critiques de films japonais (représentant l’année 1980).
Pour des raisons évidentes, les critiques sont retranscrits à l’identique et présentés dans la chronologie de parution !
Nuit et Brouillard au Japon
Réalisé en 1960, Nuit et Brouillard au Japon, de Nagisa Oshima, est un film intéressant sur l’extrême gauche japonaise et sur
l’aliénation idéologique, cette vieille copine. À partir d’un banquet de mariage qui suit de près une défaite du mouvement (ratification du traité de sécurité nippo-américain malgré de violentes
manifestations de masse), en 1960, les moments successifs et les positions diverses de ce mouvement pendant la décennie précédente sont évoqués à travers les différents convives. Le spectateur
français sera légèrement gêné, mais pas trop, par son ignorance probable de l’histoire politique et organisationnelle de l’extrémisme japonais. D’un coté, c’est comme partout : un PC à
l’intérieur duquel s’opposent des durs, plus staliniens et prosoviétiques que les autres, et puis les autres, plus démocratistes que les premiers ; et d’autre part un mouvement étudiant
(Zengakuren) qui tend à échapper à l’influence du PC, et d’où se forment des fractions plus ou moins ultra-gauchistes. D’un autre côté, l’importance des luttes de cette époque, et leur objectif
principal, formellement nationaliste (antiaméricain), sont des particularités japonaises.
Sans qu’il s’agisse du tout d’un huis clos, le scénario (en se centrant sur le banquet) et le filmage (la caméra va chercher les personnages plutôt que
le contraire) privilégient l’enfermement, notamment l’enfermement des militants dans le militantisme. Chacun reste sur ses positions, comme on dit. On vit, on parle, on baise, parfois on meurt,
entre soi. Chacun puise dans les mêmes livres de quoi justifier sa vie, sa ligne, expliquer les succès, et surtout les défaites (généralement dues à la position des autres, à leur ligne
erronée, comme de juste), et pendant ce temps le mouvement réel continue comme s’il était un phénomène naturel sur quoi l’on n’a pas de prise. Misère du militantisme et ruses de la raison, en
faisant de tels objets le sujet de sa critique, dés 1960, Oshima était diablement moderne.
Charlie Hebdo n°483
(13 Février 1980)
Le Cimetière de la Morale
Le Cimetière de la Morale de Kinji Fukasaku, vaut le détour. Il est médiocre, mais inhabituel, puisqu’il s’agit d’un film sur les
truands japonais (yakuza) plein d’ultraviolence asiatique. Lire sur le sujet le chapitre ad hoc dans Le Cinéma Japonais au Présent (que nous ne nous lassons pas
de signaler, décidément). Les films de yakuza sont un genre prolifique et bien établi au Japon, Fukasaku en est, lis-je, un spécialiste. Il filme comme un cochon, mais le scénario se laisse
raconter, et notamment le héros, par son extrême nihilisme, est à peu près à James Cagney (celui de Public Enemy) ce que Cagney est à Saint Vincent de Paul. Il est si méchant
qu’il est le seul à pouvoir se détruire, les autres ont beau le flinguer et le couper en morceaux à coups de sabre, il se relève toujours, jusqu’au moment où il décide de se suicider parce
qu’effectivement ça ne peut plus durer. Amusant.
Charlie Hebdo n°494
(30 Avril 1980)
Baby Cart, l’Enfant Massacre
Quelques distributeurs ont périodiquement l’assez bonne idée de sortir des films japonais de grande consommation. Après l’amusant Cimetière de
la Morale de Fukasaku, on pourra voir à partir d’aujourd’hui Baby Cart, l’Enfant Massacre de Kenji Misumi, plus hilarant pour qui aime les déchainements surréels de
violence sanglante, et mieux mis en scène. Il s’agit d’un tueur qui se balade avec son môme, lequel est dans une voiture d’enfant, laquelle est pourvue de gadgets destructeurs, notamment des
roues à lames qui tranchent les jarrets adverses. Beaucoup de tueries à larme blanche se succèdent. Combats, tortures, mutilations et giclement de sang sont organisés selon une ambition
cinématographique, de sorte que cet ahurissant massacre est rigolo et non heurtant.
Ce genre de films ultraviolents et formalistes est apparu dans les années 60 surtout. Il faudrait connaître l’histoire et la culture japonaises pour en
déterminer exactement les filiations. Du moins peut-on supposer que c’est influencé formellement par le théâtre dansé Kabuki, et idéologiquement par le mythe du guerrier samouraï. Quant à la
particularité de la violence dans la culture moderne japonaise (films, bandes dessinées, etc.), elle découle forcément des conditions dans lesquelles le Japon s’est intégré au monde moderne, non
par leurs révolutions politiques, mais (très grosso modo) par des réformes violentes opérées d’en haut par le féodalisme militaire. Les médiations de la chose demandent à être longuement
étudiées, mais je n’ai dormi que 260 minutes et ça suffit pas.
Dans les années 60, le genre ultraviolent des ses variantes diverses (film de sabre, film de yakuza, etc.) a sauvé financièrement l’industrie
cinématographique japonaise. Misumi, le réalisateur de Baby Cart (qui est de 1972), a été mêlé à ce sauvetage, notamment à travers la série des aventures de
Zatoïchi, qui mettaient déjà en scène un personnage de tueur émérite (mais aveugle) qui paraît imaginé par Stan Lee, avec la bonne dialectique de l’infirmité et des «
supers-pouvoirs » subséquents. D’ailleurs le thème du guerrier infirme est, à ce qu’on me dit, très fréquent dans la littérature japonaise populaire traditionnelle. Bref, la série
Zatoïchi a eu beaucoup de succès commercial, et quant à Baby Cart c’est aussi le début d’une série, nous attendons les autres épisodes avec
intérêt /1. Je tire la plupart de mes renseignements du
Cinéma Japonais au Présent (numéro 15 de Cinéma d’Aujourd’hui, revue trimestrielle souvent
citée ici), et aussi d’une note longue et intéressante de Yamada Koichi dans le n°176 de Cahiers du Cinéma. Je vous invite à poursuivre seul nos recherches pendant que
je m’étends un moment parce que ça tourne.
Charlie Hebdo n°510
(20 Août 1980)
1/ : Il est désormais bien connu que L'Enfant Massacre est en fait l'Opus II de la série Baby
Cart. Il faudra attendre 1992 pour avoir la série intégrale en VHS grâce à Jean-ierre Jackson.
Les 7 Samouraïs
Le truc à voir dare-dare, surtout qu’il est sorti depuis un moment, c’est bonnement Les Sept Samouraïs, version intégrale, pour deux
raisons notamment : 1° ce n’est plus le même film, vu qu’il est deux fois plus long ; 2° c’est le même film.
Le même film : c’est-à-dire non seulement qu’il est superbe, on ne va pas revenir là-dessus, mais c’est-à-dire aussi que l’idée du film, son centre, se
trouve partout en lui, au point que les distributeurs avaient pu couper plus d’une heure et demie sans réussir à le détruire.
Pas le même film : ce n’est pas seulement un western japonais, une aventure mouvementé si bien construite au point de vue de l’action que même un
tâcheron pouvait la transposer au Mexique et avoir un grand succès. C’est aussi un grand drame historique (y compris social, donc). La fameuse réplique, vers la fin, « Ce sont les paysans qui
gagné, pas nous », reprise par Yul Brynner dans Les Sept Mercenaires, n’est pas l’éloge du labeur glaiseux qu’elle pourrait être, et qu’elle est devenue chez Sturges, s’opposant
de façon moralisante au triste destin professionnel du ronin ou du pistolero, professionnellement destiné à se faire buter à son tour, aussitôt qu’il sucrera des fraises, et faute
d’avoir planté. La victoire des péquenots et la prochaine disparition des ronins sont historiques. Au Japon comme ailleurs (à des conditions diverses), la suppression du mode de production féodal
passe notamment par la réforme agraire. Lorsqu’elle se réalisera en fait (au Japon et ailleurs : par exemple à la fin du XVIIIe siècle en France), il ne s’ensuivra pas le bonheur des paysans,
mais c’est une question qui tombe en dehors des préoccupations de Kurosawa. Les Sept Samouraïs se déroule d’ailleurs au XVIe siècle, bien avant que le mode de production féodal
soit supprimé au Japon. En tout cas, les sept guerriers féodaux, en prenant le parti des paysans, travaillent à leur propre liquidation historique : par idéal chevaleresque, ils aident à
supprimer l’ordre féodal, c’est-à-dire aussi bien la chevalerie dont ils sont, comme les méchants brigands, des débris. Voila qui fait très bon ménage avec le goût de Kurosawa pour Shakespeare,
l’un et l’autre cherchant la Raison dans le chaos des intérêts particuliers et des idéologies ou autres idéaux. Beaucoup de ce qui avait été coupé dans Les Sept Samouraïs et est
restitué à présent situe socialement (y compris historiquement, donc), l’action et ses agents. C’est ainsi que l’ouvrage possède sa vraie grandeur.
Quant aux travellings, vous êtes déjà au courant.
Charlie Hebdo n°523
(19 Novembre 1980)